25/12/2013

La Bête qui mange le monde

Par Jorge Prunes


Il existe de nombreux sujets qui ont fait couler beaucoup d'encre. L'histoire de la Bête du Gévaudan en fait sans nul doute partie. Depuis plus de deux siècles, des dizaines de livres et d'articles dans des magazines spécialisés lui ont été consacré. Plusieurs adaptations cinématographiques en ont été extraites.


Est-il possible qu'après 250 ans, on ne connaisse pas encore la vérité sur cette histoire ? A moins que certains préfèrent la taire afin d’entretenir la légende ? L'imaginaire collectif a toujours été friand d'histoires à donner le frisson. Si l'existence du Yeti, du monstre du Loch Ness ou encore de Big Foot restent à établir, en revanche il s'est bien passé quelque chose d'effroyable dans le Gévaudan.  

L’histoire prend naissance en juin 1764, dans le Massif Central, dans la région appelée Gévaudan. Aujourd’hui, il s’agit du département de la Lozère. A l’époque c’est une région isolée qui se distingue par une nature sauvage, au relief très accidenté. On passe de forêts denses et sombres, parfois impénétrables, à des zones herbeuses et rocailleuses, coupées ça et là par de profondes ravines où coulent des rivières.

Une adolescente de 14 ans est en train de garder le bétail de ses parents dans les pâturages, à l'écart de la petite ville de Langogne. Quand tout à coup, un animal énorme surgit des fourrés et, en deux bonds, se jette sur elle. Comme ses chiens ne peuvent rien faire, ce sont les bœufs qui font face et mettent le prédateur en fuite.

La jeune fille rentre chez elle, terrifiée. Ses vêtements sont en lambeaux et ses blessures ne sont que des lacérations. Elle prétend avoir été attaquée par une bête énorme, à la gueule allongée, au poil roux et avec une longue queue. Une bête extraordinaire, comme elle n'en n'avait jamais vu. Les paysans relativisent.

Dans cette région, l’hiver, on a l'habitude des loups, qui de surcroît n'attaquent jamais seuls. Ils deviennent vraiment dangereux lorsque, tenaillés par la faim, ils sortent en horde des forêts. Or, nous sommes en plein été !!! La Bête vient d’entrer dans leur vie.

Durant trois longues années plus d'une centaine de personnes seront victimes de cet animal et presque toutes seront entièrement dévorées. Alors, que se passe-t-il réellement en Gévaudan ? Les théories les plus loufoques ont été émises.

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Déjà, après la 1ère année, le témoignage concordant des victimes restées vivantes tendent à démontrer qu'il s'agit d'un loup, énorme, certes, mais d'un loup. La petite bergère n'avait donc pas menti.

Durant l'hiver particulièrement rude cette année-là, le capitaine Duhamel, aide-major des Dragons de Langogne, organise de gigantesques battues, avec l'aide des paysans. Traquée et repérée, la Bête est touchée de cinq balles mais elle parvient à s’enfuir. Sûrs d'avoir porté des coups mortels, les chasseurs ne poursuivent pas l'animal. Hélas, le lendemain, la dépouille n’est pas retrouvée. Pire, comme pour les narguer, la Bête refait aussitôt une nouvelle victime.

Le 12 janvier 1765 survient l’évènement qui va émouvoir toute la France. La Bête, surnommée "qui mange le monde", sévit toujours. Malgré cela, André Portefaix, 12 ans, est envoyé avec 6 autres enfants garder les bœufs. On peut évidemment s'offusquer de l'inconscience criminelle des parents, mais n'oublions pas dans quelle misère ils vivent à cette époque. Les animaux doivent paître, sinon il n'y aura bientôt plus rien à manger, et à terme, ce sera la famine pour tout le monde.

Pour combattre la Bête tant redoutée, les enfants, terrorisés, se sont armés de bâtons auxquels ils ont accroché des lames. Hélas, elle fait son apparition et saisit aussitôt un des enfants. L'ainé se précipite et la larde de coups de couteaux, puis elle est assaillie par tous les autres enfants. Enfin, elle lâche prise.

En pays Gévaudan, les informations circulent, au gré des déplacements des uns et des autres. Cet exploit remonte jusqu'à Versailles. Louis XV, informé depuis longtemps de la situation, prend enfin des mesures. Il renforce les moyens de Duhamel et offre une récompense de 6.000 livres à qui abattra la Bête, une fortune pour l'époque.

Malgré cela, rien n'y fait et, pour cause, Duhamel rejoint les superstitions des paysans. Il se focalise sur une Bête monstrueuse. « Une punition céleste », disent les gens. De quoi Dieu pourrait-il les punir ? De leur ignorance, de leur pauvreté, de leur état d'asservissement ? Cette Bête, c'est pour eux un malheur inexplicable, comme la peste ou la guerre. Une fois le fléau passé, la natalité comblera les vides, pensent-ils ! Ils l'acceptent, de deuils en deuils. Pour combien de temps encore ? A Versailles on cherche des solutions au problème et en Gévaudan des enfants meurent. 

Un gentilhomme retiré en Normandie et considéré comme le meilleur louvetier de France, propose alors ses services au Roi : c'est Denneval. Après plusieurs mois de traque, il en arrive à la même conclusion que Duhamel : il s'agit bien d'un loup, mais il est gigantesque. L'animal fait des bonds de 9 mètres. Hélas, la Bête reste introuvable. Le louvetier perd petit à petit la confiance des paysans et le désespoir s'installe à nouveau.

La détresse de ces pauvres gens, auxquels personne ne s'est intéressé durant des siècles, est à présent connue dans l'Europe entière. Durant la guerre entre l'Angleterre et la France, les Anglais font circuler des ragots à propos de la Bête, discréditant ainsi les troupes françaises. Inacceptable pour Louis XV, c’est alors que l’animal devient une affaire d'état. Il ordonne à son premier porte arquebuse, Antoine de Bauterne, organisateur des chasses royales, de la tuer.

Le 02 septembre 1765, de Bauterne abat lui même l'animal maudit de tous. Il s'avère que c'est bien un loup, mais démesuré. Il atteint pratiquement la taille d'un âne. La dépouille est aussitôt autopsiée et embaumée afin d'être ramenée à Versailles. Nombre d'enfants attaqués pas la Bête défilent devant le cadavre et sont affirmatifs, c'est bien elle. De Bauterne est récompensé, décoré et adulé.

Pourtant, les paysans sont sceptiques. De Bauterne s'est comporté comme un chasseur, et non comme le St Georges qu'il devait être. Certes, il a tué un loup, mais est-ce bien LA Bête ?

Pourtant, durant 3 mois, les attaques cessent. Jusqu'à ce premier jour de décembre 1765 où deux enfants rentrent en courant, sanguinolent, les habits en lambeaux. C'est impossible ! Les gens refusent d'y croire.

Lorsque, quelques jours avant Noël, le cadavre d'une petite fille est découvert, ils se rendent à l'évidence. Mais alors, quelle est la bête tuée par de Bauterne ? Quel est cet animal qui a diverti Versailles ?

Et les attaques se poursuivent. Qui faut-il alerter ? A qui faut-il se plaindre, alors que pour Versailles, l'affaire est résolue. Cette histoire est passée de mode. Le Gévaudan est retombé dans l’oubli séculaire.

Durant le rude hiver suivant, les massacres se poursuivent, impitoyables. Malgré d'innombrables suppliques, l'intendant du Languedoc n'enverra plus d'hommes traquer cette Bête. L'affaire est close.

A l'initiative du Marquis d'Apcher, un noble de la région, une battue sera organisée en juin 1767. Au terme de celle-ci, un loup, d'une taille légèrement inférieure à celui tué par de Bauterne, sera abattu, mettant un terme définitif aux massacres. Dans son estomac, ouvert à la sauvage, des os humains sont trouvés. Le loup mangeur d'hommes avait survécu.

Le décompte final est macabre : 120 personnes sont mortes en l'espace de trois ans. Parmi elles, 62 de sexe féminin, dont seulement 15 de plus de 25 ans. Pour ce qui est des victimes masculines, aucune n'avait plus de 16 ans.

Contrairement au loup tué par de Bauterne, ce dernier animal abattu par les paysans n'a subi aucune étude anatomique sérieuse. Cependant les témoignages concordent, ces deux animaux sont identiques, exception faite de la taille et du poids.

Alors, si la Bête n'est ni un lion, ni  une panthère, ni une hyène ou n'importe quel autre animal exotique, de toute façon inadapté aux températures glaciales, de qui s'agit-il ? D'un fauve bien plus redoutable encore ? Improbable.  

Alors que faut-il en conclure ? Probablement, un malheureux concours dont le caractère exceptionnel vaut franchement la peine de s’y attarder.

Le loup craint l'homme. Il n'est pas un anthropophage. Cependant, la faim peut le pousser à sortir du bois. Il n'attaque l'homme qu'en tout dernier recours. Sa mentalité de vivre en horde exclut les maîtres-loups. S’agit-il alors d’un humain sadique déguisé en loup ? Cette hypothèse ne tient pas, car sévir dans un pays où tout le monde se promène armé relève du miracle. De plus, les traces relevées sur les scènes de crimes sont d'origines animales, et non humaines. Alors, qu'en est-il ?

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La Bête du Gévaudan n'est pas un loup, ni deux, mais plusieurs loups car elle a été aperçue presque simultanément à des lieues de distance. Il reste à savoir pourquoi ces loups ont démesurément dégénérés et pourquoi ils se sont mis à attaquer l'homme, seuls et non plus en horde à tout moment de l'année ?

A cette époque, la maladie de Carré décimait les chiens dans toute la France. Très contagieuse, cette maladie affecte le système neurologique. Elle a été à la base de ces anomalies de comportement. Mais pourquoi seuls les animaux du Massif Central ont-ils été affectés par cette mutation ? Cela reste un mystère.

Dans le même temps, vers les années 1750, une épizootie (maladie affectant une espèce animale dans une région déterminée) a décimé les moutons du Gévaudan. Les paysans ont donc remplacé les moutons par des bovins. Les loups se sont retrouvés face à des adversaires trop forts pour eux. Tout naturellement, ils se sont alors retournés vers des proies plus petites, les bergers. Les enfants, habitués aux loups, se retrouvaient face à des monstres démesurés, la partie était inégale.

Que les animaux mettent l'homme à leur menu n'a rien d'exceptionnel ! Tigres, lions, hyènes, crocodiles, varans de Kommodo et autres espèces aussi amicales font chaque année des centaines de victimes, dont personne ne parle.

Alors pourquoi ce déchainement de violence animale est-il le seul que l'Histoire ait retenu sous cette forme ?

Et surtout, pourquoi la "Bête qui mange le monde" a-t-elle sévit de juin 1764 à juin 1767 ? Jamais avant, jamais après, jamais ailleurs.

Si cette histoire dramatique est pratiquement élucidée, cette dernière question restera probablement pour toujours un mystère. La Nature garde ses secrets.

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07:24 Écrit par Les Amis Ren dans N° 81 | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Joyeux Noel à tous !

Écrit par : mario | 25/12/2013

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