08/09/2013

Les petites histoires de l’Histoire

par Jorges Prunes

 

Le nom de Margaretha Gertrud Zelle, née en août 1876 dans une petite ville de Hollande, ne vous dit pas grand-chose. Par contre, si je vous parle de H21, ou encore de Mata Hari, là je suis certain que vous êtes interpellé. 


En 1895, elle épouse le capitaine Mc Leod, officier de l'armée hollandaise. Peu après leur mariage, il est affecté à Java, alors colonie néerlandaise. Dès leur retour en Europe, en 1902, Mme Mc Leod demande le divorce et s'en va vivre à Paris. Elle veut faire du théâtre, sans être spécialement douée.

Après avoir végété durant 3 ans, une idée de génie germe dans son esprit : se servir de son séjour à Java pour composer un personnage de danseuse
orientale.

les petites histoires de.jpgDès la première, en 1905, c'est le triomphe. Pour cette occasion, l'assemblée a été sélectionnée : hommes politiques, artistes, ambassadeurs, etc. Tous sont sous le charme.

Pourtant, cette grande femme mince au corps d'éphèbe n'est pas vraiment belle, du moins selon les critères de l'époque. Ce serait plutôt son spectacle qui méduse les spectateurs. En effet, sous une lumière tamisée, vêtue de quelques voiles superposés qu'elle enlève au son d’une musique étrange, tout en se tortillant jusqu'à se retrouver en deux pièces en métal doré. Scène très osée aussi pour l'époque mais très exotique.

N’étant pas à un mensonge prêt, elle explique être née à Java, initiée par les prêtres hindous à cette danse sacrée. Sous ce couvert, son spectacle n'est donc pas

censuré. En malais, Mata Hari signifie "Œil de l'Aurore".

Les salons parisiens s'arrachent Mata Hari. L'alibi culturel va lui permettre toutes les audaces. Elle devient la maîtresse de plusieurs députés, d'un ministre, de diplomates, et de militaires hauts gradés. Coté allemand, elle fait mieux : elle a une liaison avec le préfet de police de Berlin, et même le

Kronprinz en personne.

Car son succès la fait bien sûr voyager dans toute l'Europe.

Fin juillet 1914, alors que la guerre est imminente, elle quitte précipitamment son hôtel particulier de Neuilly et se rend à Berlin. Ensuite elle rentre chez elle en Hollande, puis effectue de nombreux voyages en Angleterre. Ses allées et venues attirent l'attention de l'Intelligence Service (services secrets britanniques), qui alerte à son tour le Deuxième Bureau (contre espionnage français).

En août 1916, Mata Hari, de retour en France, demande un laissez-passer pour être affectée à l'hôpital militaire de Vittel, à quelques kilomètres du front. Qu'elle souhaite s'occuper des blessés de guerre est tout à son honneur, mais pourquoi Vittel, curieusement situé à proximité d'un tout nouvel aérodrome pour bombardiers. Suspicieuses, les autorités françaises le lui accorde néanmoins. En effet, jusque là, personne n'a pu établir qu'elle était une espionne au service de l'Allemagne. Seuls des

soupçons pèsent sur elle.

L'amour fera son malheur. A Vittel, elle tombe amoureuse d'un soldat russe aveugle. Contretemps fâcheux pour les autorités, qui espéraient la prendre en flagrant délit. Pourtant, aucun des agents français chargés de la surveiller ne signale la moindre tentative d'espionnage. C'est une impulsive, capable de tout abandonner par passion.

Elle reviendra elle-même vers le Deuxième Bureau demander une aide financière afin de pouvoir épouser le soldat russe, issu d'une famille aisée. Famille qu'elle ne pourra intégrer sans argent. Face au refus de l'officier français, elle se propose alors d'être une espionne hors du commun, forte de ses relations internationales. L'officier accepte, et lui confie une mission qui la fera passer, comme par hasard, par Madrid, plaque tournante de l'espionnage allemand.

les petites histoires de 2.jpgSi Mata Hari est vraiment une espionne au service de l'Allemagne, ce qui reste à prouver, elle tombera dans le piège. Contre toute attente, elle fournit de nombreux renseignements aux Français.

Enfin, après avoir pris contact avec un agent double, celui ci est fusillé par les allemands peu de temps après. Le Deuxième Bureau, via l'émetteur placé au sommet de la Tour Eifel, qui est l'un des plus puissants d'Europe, intercepte régulièrement les messages allemands, dont les Français ont déchiffrés les codes. Un de ces messages, venant de Berlin à l'attention de Madrid, ordonne "à H21 de rentrer en France et d'y continuer sa mission".

Quelques jours plus tard, comme par hasard, Mata Hari est de retour à Paris. Cette fois-ci, il n'y a plus aucun doute à avoir, elle est bien une espionne au service de l'Allemagne. Quelques semaines plus tard, elle sera arrêtée, jugée et condamnée à mort. Elle sera fusillée au polygone de tir de Vincennes, le matin du 15 octobre 1917. Son corps, que personne ne réclamera, sera confié à la Faculté de Médecine pour y être disséqué...

Méritait-elle un sort aussi cruel ? Aujourd'hui, de nombreux historiens pensent que non. Même à cette époque, il était en effet assez rare de fusiller des femmes. Mais son courage et sa dignité face à la mort ont souvent frappé l'imagination au point de faire oublier qu'elle était bel et bien une espionne au service de l'ennemi.

En réalité, Mata Hari ne comprenait rien à la guerre. Elle ne comprenait rien à ette stupide et meurtrière invention des hommes qui remplace brutalement la frivolité par l'austérité, qui dresse des barrières infranchissables entre les pays, et qui consiste à se faire entre-tuer des milliers de jeunes hommes.

La guerre l'empêchait tout simplement de gagner sa vie normalement, en dansant. Alors elle est allée chercher l'argent dont elle avait besoin auprès du plus offrant mais sans réelle intention de faire du mal.

Originaire d'un pays neutre, les Pays- Bas, son cœur était peut-être plus proche d'un pays germanique que de la France ?

Au fond, est-ce que tout cela était compréhensible et pardonnable ? En tous les cas, cela demeure quand même une attitude rencontrée chez pas mal d’humains. Et aujourd’hui, les choses sont- elles différentes par rapport à 1917 ?

N'est-ce pas là la vraie question à se poser ? 


07:46 Écrit par Les Amis Ren dans N° 80 | Lien permanent | Commentaires (0)

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